Ville de Clermont-Ferrand

C’est à Clermont en 1095 que naquit l’idée de Croisade, mouvement d’enthousiasme sans pareil, regroupant riches et pauvres, hommes du Nord et hommes du Sud, laïcs et clercs, liés par un idéal chrétien, source d’une véritable identité. Ce fut aussi le point de départ de l’idéologie de conquête, du refus de l’autre qui allait aboutir quelques siècles plus tard à l’asservissement du Nouveau Monde.


Les enjeux de la première croisade *

Clermont au XIe siècle ? Une ville située sur une hauteur, protégée par un mur, flanquée de tours, et serrée autour de sa cathédrale. L’homme du XXe siècle serait surpris par le nombre de ses clochers, on doit dénombrer une cinquantaine d’églises dans Clermont -même et ses alentours- et par l’importance de ses faubourgs qui témoigne de sa fonction commerciale.
En 1095, cette ville, au cœur d’un pays de transition entre Nord et Midi sera le théâtre d’un événement religieux d’importance : un concile. Depuis deux siècles, l’Eglise assiste presque impuissante à des luttes intestines, à des viols, des pillages, des tueries perpétrés par les grands seigneurs, à des affaires de corruption où se trouve impliqué le clergé. Lorsque Odilon, abbé de Cluny, s’élève contre ces pratiques, il sera suivi par le pape Grégoire. La grande réforme religieuse du XIème siècle est en marche. L’abbaye de Cluny, fondée en 910 par le Duc d’Aquitaine et Comte d’Auvergne Guillaume le Pieux, en sera le fer de lance avec ses filiales dont Saint-Alyre de Clermont et Mozac.

Des conciles se succèdent pour lutter contre ces brutalités. Les idées de Paix de Dieu et de Trêve de Dieu naissent. En 990, un concile a lieu au Puy, en 1002 nouveau concile, en 1095 le concile de Clermont doit définir plus précisément ces nouveaux principes. Pourquoi à Clermont ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. La présence de monastères clunisiens encourage le Pape Urbain II à venir dans cette ville dont le clergé est acquis aux idées de réforme.
L’Auvergne est au centre du Royaume de France sans être soumis au pouvoir royal ou ducal. En théorie, elle est possession du comte d’Auvergne, pays vassal du duc d’Aquitaine, lui-même vassal du roi de France. En réalité, au Xe siècle, elle s’est détachée de l’Aquitaine et joue des oppositions entre Capétiens, Aquitains et Bourguignons. C’est l’évêché, à la tête d’une puissante seigneurie, qui délimite le mieux finalement le territoire et donne sa cohésion à l’Auvergne face à une mosaïque de seigneuries. On peut penser que la querelle qui oppose alors l’Eglise au roi de France Philippe I, accusé de bigamie pour avoir enlevé et épousé la femme du Comte d’Anjou, est pour beaucoup dans ce choix. Car quelle meilleure ville que Clermont pourrait être choisie pour examiner le cas d’excommunication d’un Roi de France, puisque Clermont affirme son indépendance par rapport aux Capétiens ? Le 14 novembre 1095 Urbain II entre à Clermont. Il est accueilli par l’évêque Durand. Une foule énorme se presse pour l’entrevoir : le peuple, les seigneurs et les prélats. Si la présence papale confère à la cérémonie une solennité certaine, il s’agit bien d’assemblées de travail ; condamnation des abus de l’Eglise, arbitrage des différends entre La Chaise-Dieu et Cluny, entre Archambaud de Bourbon et Souvigny, règles de la Trêve de Dieu et excommunication du Roi Philippe I qui logeait pendant ce temps dans l’abbaye de Mozac près de Riom.

Urbain II (1095) prêchant la première croisade. (Bibliothèque Municipale et interuniversitaire - Clermont-Ferrand)A l’issue du concile, le 27 novembre, le pape “sortit sur une place spacieuse car il n’y avait pas d’édifice dont l’enceinte pût contenir tous ceux qui étaient là”. Rien ne permet de la situer précisément. Les historiens supputent ; pour certains, cette place serait le Champ Herm, au bas du portus, qui deviendra la place Delille, pour d’autres, il s’agirait de la place d’Espagne. Quatre chroniqueurs ont laissé des versions différentes de cette harangue, ce qui rend l’interprétation de ce message encore plus difficile.

Écoutons cependant Foucher de Chartres : “Aussi je vous exhorte et je vous supplie -et ce n’est pas moi qui vous y exhorte, c’est le Seigneur lui-même-, vous, les hérauts du Christ, à persuader à tous, à quelque classe de la société qu’ils appartiennent, chevaliers ou piétons, riches ou pauvres, par vos fréquentes prédications de se rendre à temps au secours des chrétiens et de repousser ce peuple néfaste loin de nos territoires. Je le dis à tous ceux qui sont ici, je le mande à ceux qui sont absents : le Christ l’ordonne. A tous ceux qui y partiront et qui mourront en route, que ce soit sur terre ou sur mer, ou qui perdront la vie en combattant les païens, la rémission de leurs péchés sera accordée. Et je l’accorde à ceux qui participeront à ce voyage, en vertu de l’autorité que je tiens de Dieu…” A ces mots la foule enthousiaste s’écrie : Dieu le veut !

*(article tiré du magazine Massif Central, H.S. n°1)

L’appel de Clermont : entre occident et orient

Cette conclusion emphatique, les témoins en ont-ils saisi immédiatement la portée ? C’est finalement la conjonction d’un faisceau d’intérêts économiques et politiques, d’une émotion et d’une foi qui en fera un appel retentissant. Il faut rappeler ici l’attachement du peuple chrétien aux pèlerinages. Le succès des pèlerinages locaux nous le prouve : saint Martial à Limoges, saint Géraud à Aurillac, saint Julien à Brioude attirent des pèlerins de fort loin ; le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle est souvent le but de toute une vie ; celui de Jérusalem est évidemment celui qui fait le plus rêver, le plus mythique : un certain nombre de chrétiens, particulièrement des clercs, le tentent, au risque parfois de leur vie... mais pour le salut de leur âme !

Or comment décrire l’émotion qui s’empare des chrétiens lorsqu’on apprend que les Turcs Seldjoukides ont envahi la Palestine ? Ces Turcs, disons-le, ont mauvaise réputation. Ne vont-ils pas interdire les pèlerinages, ne massacrent-ils pas les chrétiens ? L’inquiétude, la rumeur agitent les esprits. Ne va-t-on pas jusqu’à dire que le Saint Sépulcre est profané ? Mais lorsque urbain lance son appel, il obéit aussi à des préoccupations plus politiques. Le monde au milieu du XIe siècle subit de profondes transformations : face à un Occident marqué par le morcellement politique, les rivalités seigneuriales, et la ruralité de ses habitants, l’Orient est un autre monde, très urbanisé et organisé, mais mal connu, malgré quelques contacts commerciaux.
Dès le Xème siècle, le Monde musulman est divisé en de nombreux royaumes indépendants ou vassaux des Fatidimes. L’Islam a conquis le Maghreb et la plus grande partie de l’Espagne. Et dès 1030, l’Aragon, la Castille se lancent dans une reconquête territoriale qui devient aussi très vite une lutte contre l’Islam, encouragée par la papauté. Or, en 1095, cette reconquête marque le pas.
Enfin, depuis 1054, les chrétiens sont divisés. L’empire byzantin ne reconnaît plus l’autorité du pape et une incompréhension règne entre les deux Églises. La défaite des Byzantins face aux Turcs à Mantzikert, les guerres qui s’en suivent, troublent les esprits. On sait que l’empereur de Byzance a demandé à plusieurs reprises au pape de faciliter le recrutement de mercenaires. De là à dire qu’il a appelé les chrétiens d’Occident à son secours, il n’y a qu’un pas. Aller délivrer les chrétiens d’Orient, permettra d’accroître l’autorité du pape et peut-être de refaire l’unité des Chrétiens.
Urbain voit enfin un autre avantage à encourager “le pèlerinage armé”. Prôner la Paix de Dieu est plus facile que de la faire régner. Pour mettre un terme aux violences et désordres qui règnent, il est bon de canaliser les énergies des plus jeunes dans une aventure glorieuse où ils gagneront le paradis, car il s’agit bien d’une forme collective de salut.

Clermont - Le Puy - Jérusalem : du pélerinage armé au Djihad

Pierre l’Ermite
Ce qu’on a pris l’habitude d’appeler “la première croisade” est en réalité constituée de deux expéditions. La première est la croisade populaire dirigée par deux prédicateurs Pierre L’Ermite et Gautier Sans Avoir : croisade qui a marqué les esprits et donné lieu à de nombreux récits tant elle parait extraordinaire. Le petit peuple dénué de ressources mais fort nombreux s’attacha à la personne d’un nommé Pierre L’Ermite. Cet homme, originaire d’Amiens, avait d’abord mené une vie solitaire sous l’habit de moine. L’histoire veut qu’il soit allé à Jérusalem et qu’il ait ensuite rencontré le Pape peu avant le Concile de Clermont.
Nous le voyons parcourant les villes et les bourgs et prêchant partout. Les pauvres, eux-mêmes, sont bientôt enflammés d’un zèle si ardent que chacun se met en devoir de vendre ce qu’il possède. Une troupe de 20000 pèlerins, Lorrains et Allemands du Sud en majorité, se met en route en août 1096. Elle passe le Rhin, entre en Hongrie et arrive à Constantinople précédée d’une réputation de pillages et de massacres. Malgré les conseils de prudence de l’empereur Alexis 1, elle traverse le Bosphore et atteint l’Asie. Là, la masse des pèlerins se fera massacrer par les Turcs, hormis quelques groupes partis en éclaireurs. Pierre L’Ermite réapparaît en 1098 à Antioche puis lors du siège de Jérusalem où il harangue les croisés. Il revint ensuite en Occident, porteur de reliques. La seconde expédition est plus organisée. Le Pape a choisi pour la mener l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil. Légat pontifical, il devait accompagner les nobles du Velay et d’Auvergne, avec Raymond de Saint Gilles, comte de Toulouse. Elle regroupe des chevaliers accompagnés de serviteurs et de gens du peuple.

Francs du Midi, d’Ile de France, Normands, Normands de Sicile se mettent en route. A Byzance, Alexis leur impose un serment de fidélité et l’engagement, vite oublié, de rendre à Byzance les territoires perdus sur les Turcs. Arrivés en Syrie, les Francs remportent des succès, favorisés par la faiblesse du pouvoir musulman. Les prises d’Antioche et de Jérusalem sont victorieuses mais sanglantes.
Les Francs fondent alors trois états, le long du littoral, véritable barrière solide entre l’Islam et la Méditerranée et, à l’appel des Arméniens d’Edesse, sera créé un comté qui enfonce une pointe profonde à l’intérieur des terres musulmanes. En réalité, ce succès est plus fragile qu’il n’y paraît. Les Byzantins, choqués par les manières des Francs, n’adhèrent pas totalement à cette conquête. Quant à la faiblesse du monde musulman, si elle est réelle, elle n’est pas forcément durable. Dans le deuxième quart du XIIe siècle, l’Islam se ressaisit avec Nur ed Din puis son neveu Saladin. Tout est mis en œuvre pour que l’unification du monde islamique soit une réalité et le djihad, guerre sainte, avec une armée puissante et réorganisée devient une idéologie mobilisatrice.
Une à une toutes les villes des États francs seront reprises. Les croisades constituent la première des rencontres, violente, entre deux mondes, la confrontation de deux civilisations aux conséquences innombrables. Les interprétations de cet événement ont varié au fil des siècles. Même aujourd’hui, à la lecture des ouvrages consacrés aux croisades, des jugements divers sont émis.

Armes de la Ville
Quant à Clermont, son renom s’en trouva certainement grandi : la ville avait accueilli une foule de dignitaires et de puissants. Deux conciles continuèrent cette tradition : en 1130, concile qui excommunia l’antipape Anaclet et condamna la simonie, les tournois et le concile de 1162 qui condamna un autre anti pape Victor IV. Clermont apparut longtemps comme une des capitales du monde chrétien : la tradition veut que le comte d’Auvergne y gagna pour les armes le gonfanon rouge, étendard pontifical tandis que la ville, en souvenir du concile, aurait adopté dans son blason, la croix de gueules sur le champ d’azur semé de lys d’or. Ce concile aura également des répercussions sur toute l’Auvergne puisque Urbain profita de sa venu dans la province pour consacrer de nombreux édifices religieux, abbatiales de Sauxillanges, St Géraud d’Aurillac, cathédrale de St-Flour.

L’horreur au nom de Dieu

On ne compte plus les atrocités commises au nom de Dieu. La prise de Jérusalem, en juillet 1099, fut l’une des premières dans l’histoire mais pas la dernière dans la violence.
“Entrés dans la ville, nos pèlerins poursuivaient et massacraient les Sarrasins jusqu’au temple de Salomon, où ils s’étaient rassemblés et où ils livrèrent aux nôtres le plus furieux combat pendant toute la journée, au point que le temple tout entier ruisselait de leur sang... Puis, tout heureux et pleurant de joie, les nôtres allèrent adorer le Sépulcre de notre Sauveur Jésus et s’acquittèrent de leur dette envers lui.” (Foucher de Chartres) Auparavant lors du siège d’Antioche, Adhémar de Monteil, évêque du Puy avait ordonné “de donner une récompense de douze deniers, immédiatement payés, à quiconque apporterait une tête de Turc. Lorsque le prélat avait ainsi reçu quelques têtes, il prescrivait de les planter au bout de perches très longues sous les yeux mêmes des ennemis…”

Guibert de Nogent

Mais les croisés n’attendirent même pas d’être en terre musulmane pour perpétrer leurs massacres au mépris de la Paix de Dieu.
“Pierre L’Ermite ayant rassemblé une immense armée résolut de diriger sa marche à travers la terre des Hongrois. Le peuple indocile ne tarda pas à se livrer aux plus énormes excès contre la population, fort douce, des indigènes. Poussés par une inconcevable démence, les étrangers en vinrent bientôt à fouler aux pieds les habitants mêmes du pays... tandis que ceux-ci, chrétiens, offraient avec bienveillance à leurs frères tout ce qu’ils avaient à vendre... Poussés par une fureur exécrable, (les croisés) mettaient le feu aux greniers publics, enlevaient et livraient les jeunes filles à toutes sortes de violences, déshonoraient les mariages, arrachaient ou brûlaient la barbe de leurs hôtes...”

Guibert de Nogent

Les croisades et la postérité

"Chant triomphal"Contre l’Islam, une idée est née en 1095 : la croisade. Elle ne mourra pas en 1291 avec la reprise de Saint-Jean d’Acre par les Égyptiens et aura des résurgences au XVe et XVIe siècles et même au XVIIe siècle où il y aura des solitaires de la Croisade. Les croisades ont souvent fait rêver ; une iconographie très riche, des chansons, des récits, souvent postérieurs, entretiennent le mythe, tel le “Chant triomphal” d’Emmanuel des Essarts et d’Antony Violet composé pour le 8ème centenaire de la première croisade à Clermont. Les croisades devinrent aussi au fil des siècles un argument politique. Au XIXe siècle, la mode est à l’Orient et Chateaubriand reprend, en 1811, l’esprit des croisades dans son “Itinéraire de Paris à Jérusalem”, texte militant où il développe la barbarisme de l’Islam et son désir de le combattre y compris par les armes.

Mais dès le Moyen Age, l’idée de croisade eut ses détracteurs qui en dénoncèrent les abus tout comme Voltaire qui dans son “Essai sur les Mœurs” la critique au nom de la tolérance.

Pourtant, longtemps les manuels scolaires, et notamment l’Histoire de France de Malet et Isaac, ont marqué des générations de lycéens en affirmant que le développement économique de l’Occident a son origine dans les croisades. Ainsi, l’Europe devrait aux Croisades, un certain art de vivre, l’abricot, les dattes, des mots comme alcool, bazar, chèque, magasin, sorbet, sirop, les vierges noires, le papier d’Ambert, la prospérité de Gênes ou de Pise.
Aujourd’hui, les historiens sont plus nuancés et estiment que les contacts commerciaux avec le monde arabe ont existé bien avant. L’Espagne n’est-elle pas le réel point de contact entre les deux civilisations ? Néanmoins, les croisades qui ont fait entre 4 et 5 millions de victimes ont abouti à la conquête définitive de la Méditerranée et fixé pour longtemps les limites de l’Occident vers le sud.

Les critiques viennent aussi de la conception même de pèlerinage armé ; de l’idée de conquête, qui, même si elle n’est pas accompagnée de colonisation, y ressemble beaucoup. Enfin, aujourd’hui, on est aussi sensible à ce que pense l’autre. En Orient, les croisades servent aussi de référence : les responsables politiques et religieux du monde arabe se réfèrent constamment à Saladin, à la chute de Jérusalem, à sa reprise.

Claude Grimmer
maître de conférence Université Clermont 1