Ville de Clermont-Ferrand

Fiche du : 01/12/2000

Exploration de souvenirs d’enfance, radioscopie d’une période douloureuse de l’Histoire : avec ce goût de la précision, ce sens de l’anecdote aussi, Louis Saugues nous fait revivre, le quotidien d’une famille clermontoise - sa famille - les événements locaux et nationaux qui ont jalonné les cinq années de la seconde guerre mondiale. Mon enfance sous les bombes est une belle leçon d’histoire sur ces 1800 jours. Une approche inédite, plus de deux années de travail, de recherches, de recoupements, de contacts, de témoignages recueillis et d’écriture.


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Septembre 1939 : Louis Saugues, le "petit Loulou" a trois ans et demi. Son père, qui totalise six années d’armée de 1913 à 1919, est mobilisé. L’adulte se souvient de cette dernière journée. Un tour place de Jaude, le Bar des négociants pour une bière "La Fauvette", "la meilleure puisqu’elle est auvergnate", et une grenadine. Puis le départ en gare "en habit bleu marine, équipé de bandes molletières, de guêtres et d’un ceinturon tout neuf", avant le retour en décembre, libre et …mobilisé pour la défense passive.
C’est l’heure des premières restrictions : interdiction de toutes les enseignes lumineuses, de circuler pendant les alertes, vitesse limitée à 20 km/h. Des obligations aussi : déclarer les stocks de pétrole, les postes de radio. Les consignes de sécurité se multiplient : "en cas d’alerte, on s’enferme dans les abris, en terre ou en béton, munis d’une lampe de poche, transis d’angoisse". Le front est loin, mais l’incessant va-et-vient en gare des soldats blessés témoigne des combats. La pénurie prend forme. Chacun invente son système D : "des boulets de papier à la place du charbon, l’eau de cuisson des épinards ou des feuilles de lierre à la place du savon, pour nettoyer les tissus de laine noire. Le soja joue le rôle d’un café de remplacement. On consomme des rutabagas et topinambours, on plante des racines de fougères à la place des asperges".
Puis c’est la débâcle : beaucoup de réfugiés arrivent à Clermont. "La plupart ont tout laissé, tout perdu, surtout l’espoir du retour". L’armistice est signé. Les Allemands occupent la ville, quelques jours et quittent les lieux. Clermont, devient la capitale de la France non occupée. Ces messieurs du gouvernement arrivent dans de superbes limousines. "Des présences éphémères mais remarquées dans tous les lieux publics et les hôtels réquisitionnés. Certains n’ont même pas le temps d’ouvrir les cartons, qu’il leur faudra gagner Vichy, siège définitif du gouvernement". Les infos passent mal. On apprend l’entrée en guerre des Etats-Unis par la radio helvétique, suite à la destruction de leur flotte par les Japonais. Plus tard les célèbres messages codés de la BBC brisent l’isolement.
Les tensions montent. Après le tampon sur la carte de circulation obligatoire, les populations juives doivent porter l’étoile jaune, les commerçants de même origine coller une affiche jaune sur leurs vitrines. Tant bien que mal, l’actualité sportive et cinématographique occupe les loisirs. La famille Saugues préserve Noël : "Un porte-monnaie pour papa, une superbe ceinture pour maman, une chemise de nuit pour la grande sœur et trois soldats de plomb pour le petit Loulou". En août, elle goûte aux plaisirs de la vie rurale, vers La Chaise-Dieu. "On savoure ces moments de bonheur, à l’heure de la soupe aux choux, des légumes, des saucisses et du lard".
Puis c’est l’occupation. Le défilé des nazis, le claquement des bottes, apeurent les enfants. Nous sommes le 11 novembre 1942. La France entre dans une longue période sombre et tragique. La Résistance, la clandestinité s’organisent. Aux sabotages, l’occupant réagit violemment. Par des arrestations, des assassinats, des rafles, des exécutions sommaires, des déportations en nombre dans les camps de concentration. Les étudiants de l’Université de Strasbourg repliée en Auvergne sont particulièrement visés, les habitants d’origine juive aussi. Comme cette jeune femme assassinée ou cette élève arrêtée dans son école. La très tristement célèbre villa du 2 bis, avenue de Royat est le théâtre d’atroces tortures, la cour du 92, celui d’exécutions.
Les résistants manifestent un courage extraordinaire. "Telles ces deux femmes contrôlées par les SS, circulant à bicyclette, équipées de lessiveuses garnies d’un liquide nauséabond et cachant des éléments de mitraillettes".. Les résistants sont aussi d’un précieux concours pour organiser le bombardement par l’aviation alliée des chaînes de fabrication des moteurs d’avions de la Luftwaffe installées dans l’atelier industriel de l’aéronautique (AIA), en mars 1944. Quelques jours avant celui de l’usine de Cataroux. Petit Louis et ses copains reprochent aux soldats d’avoir confisqué leur école de Chateaudun ou d’occuper leur traditionnel terrain de jeu sur le plateau de Chanturgue, réquisitionné pour la DCA (Défense contre avion) !
Insouciance de gamins, au cœur d’un conflit qui jusque dans les derniers jours, fait de nombreuses victimes. Bien après le débarquement allié du 6 juin 1944. À l’exemple des durs combats du Mont-Mouchet, des exécutions au détour d’une rue. Mais les FFI (Forces françaises de l’intérieur) s’organisent, encerclent Clermont. Les Allemands quittent la ville rapidement. Clermont est libérée. Madame Saugues rassemble des morceaux de tissus bleu, blanc, rouge. La place de Jaude est noire de monde, c’est du délire. "J’ai huit ans et grâce à eux, je suis un petit homme libre", pense alors le petit Louis.